19 janvier 1871

« 19 janvier 1871 » [source : MLVH Bièvres, 130-8-LAS-VH 36 a, b et c], transcr. Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3888, page consultée le 04 mai 2026.

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Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, mon cher bien-aimé, pas plus l’état de siège que mon amour que tu connais aussi bien que moi. Dans cette disette de nouvelles j’ai recours à ma bonne petite réserve qui a nom Petit Georges et Petite Jeanne. C’est une petite source qui ne tarit jamais en gentillesse et en charme, dans laquelle je puise avec joie tous les jours pour toi et pour moi. Tout à l’heure Jeanne me faisait la lecture qu’elle interrompait pour me demander mon avis sur les belles et étonnantes histoires qu’elle lisait. Mais, il n’y a si bonne compagnie qu’il ne faille quitter, disait le roi Dagobert à ses chiens1. C’est pourquoi, sur sa demande, on vient de la reporter à sa nourrice. J’étais presque tentée de lui faire manger un des œufs qui sont en réserve mais j’ai craint d’user, sans une absolue nécessité, cet encas suprême dont elle peut avoir plus besoin qu’aujourd’hui pour peu que cet épouvantable état de siège se prolonge encore un peu de temps. Ce matin j’ai fait griller mon pain noir pour me mettre en appétit2. Grâce à cet expédient j’ai presque déjeuné. Si je ne craignais pas de faire une trop grosse brèche à notre réserve et aussi de nous encombrer d’ustensiles de ménage, j’irais demain, s’il faisait beau, acheter une théière et du thé pour faire de la soupe… au vin. Cependant j’attendrai encore pour faire cette dépense que mon estomac proteste encore plus énergiquement contre les rigueurs de…notre gargotiera. Je t’aime comme un bœuf.


Notes

1 Juliette Drouet fait allusion à la tradition populaire selon laquelle le roi Dagobert avant de mourir aurait dit à ses chiens : « Il n’est si bonne compagnie qui ne se sépare. »

2 « On mangeait du pain bis, on mange du pain noir. Le même pour tous. C’est bien. » (Victor Hugo, Carnet, 8 janvier 1871).

Notes manuscriptologiques

a « gargottier ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo perd son fils Charles et la famille se réfugie en Belgique puis au Luxembourg pendant et après la Commune.

  • 8 févrierHugo est élu député.
  • 14 février-17 marsIls habitent Bordeaux, où Hugo siège à l’Assemblée Nationale. Hugo loge au 37 rue de la Course.
  • 8 marsHugo démissionne après l’invalidation de l’élection de Garibaldi.
  • 13 marsMort de Charles Hugo à Bordeaux, d’une apoplexie.
  • 18 marsEnterrement de Charles Hugo au Père-Lachaise. Début de la Commune de Paris.
  • 21 mars-1er juinÀ Bruxelles, séjour qui se termine par l’expulsion, après l’agression à coup de pierres du domicile de Hugo place des barricades, consécutive à son article, paru le 27 mai dans L’Indépendance belge, où il offrait l’hospitalité aux proscrits de la Commune.
  • 1er juin-23 septembreSéjour au Luxembourg.
  • 9 octobreHugo emménage 66 rue La Rochefoucauld et Juliette 55 rue Pigalle.